Noctis tome 2 – Prologue & Chapitre 1

Attention, ceci est le début d’un tome 2. Vous ne connaissez pas l’univers de Noctis ? Cliquez sur « découvrir » pour plonger dans le monde dystopique de Delta !

Noctis est une saga comportant des Trigger Warnings dont la liste est disponible ci-dessous. Attention, cette liste peut divulgâcher des éléments de l’intrigues.


– PROLOGUE –

Le poing de Caeso s’abat sur la vitre sécurisée. Le choc fissure ses os. La rage le fait trembler jusqu’à la douleur. Sa mâchoire est crispée, à la limite de se briser.

Accepter l’imminence de sa mort.

La règle des Noctis se répercute dans son crâne, rendant plus proche encore le risque de la perdre. Caeso savait déjà qu’elle risquait sa vie chaque nuit. Mais c’était comme une menace lointaine. Quelque chose qui ne pouvait pas vraiment arriver. Ce soir, il a vu dans son regard cette fatalité, cette évidence. Delta allait mourir. Et ça, ce n’était pas acceptable.

La souffrance de ses os fendus n’est rien à côté de celle qu’il endurerait dans un monde sans elle.

Son regard se porte sur le jardin, la pâle lueur des lampadaires s’infiltre dans la salle du Conseil. Il aurait préféré rester dans le noir, dans cette obscurité où il a tissé un lien avec elle.

— Caeso, que s’est-il passé ? demande la voix autoritaire de Septimus.

L’héritier sursaute. Il n’a pas entendu son père entrer dans la pièce. Derrière lui, il referme la lourde porte en bois ouvragé. Les épaules délicates de Caeso s’abaissent dans un profond soupir.

— Un mouvement d’humeur, répond-il.

— Toi ? Tu as eu un mouvement d’humeur ?

Son poing frappe de nouveau la vitre, brisant davantage ses os. Ce soir, il ne se reconnaît plus. Il se fait volontairement mal et ça ne lui ressemble pas. Dans le reflet, ses yeux sont devenus sombres, comme le ciel de ces orages impressionnants de l’île foudroyée. Il ne peut pas perdre Delta.

Devant lui se rejoue la scène du garde qui effleure son cou avec sa lame. Une scène qui fait écho à ce moment où il a laissé échapper le secret de Delta. Alors, les mots d’Alpha reviennent en force dans son esprit :

S’en prendre à Delta, c’est regarder sa propre mort en face.

Son protecteur a raison. S’en prendre à elle mérite la mort.

— Je veux que le garde qui a arrêté la plébéienne soit exécuté.

Sa voix ne tremble pas. Il est résolu.

— Ne trouves-tu pas ça un peu extrême ?

Son père reste à bonne distance. C’est la première fois qu’il voit son fils ainsi. Une part de lui s’inquiète, l’autre jubile. Septimus ne conçoit le pouvoir que par la démonstration de violence.

— S’en prendre à elle, c’est regarder sa propre mort en face.

Caeso n’est plus un jeune adulte timide. Non, Septimus a enfin devant lui un futur Consul sans une once de pitié. Et cette perspective le satisfait pleinement. Un sourire sadique étire ses lèvres. Cette noirceur que Caeso dissimulait sous la gentillesse transmise par sa mère se révèle. Cette soif de sang qui caractérise les Consuls vient enfin l’enivrer.

— Bien. Il sera mis à mort. Maintenant, je veux la vérité.

Septimus n’est pas dupe. Et si savoir son fils prêt à tuer lui procure une douce sensation, le soupçon qu’il puisse lui mentir réveille sa colère.

— La vérité ? s’étonne Caeso en se retournant enfin.

Son poing pulse douloureusement. Qu’importe, il prendra du sérum pour reconstruire les os.

— Cette fille, c’est celle de l’hôpital.

Le coeur de Caeso percute violemment ses côtes. Il plonge son regard dans celui de son père. Il doit la protéger. Les mains du Consul se crispent sur le dossier d’un fauteuil, les muscles de ses bras se tendent et ses iris deviennent obscurs. Il ne tolérera pas que son fils ait une autre faiblesse que cette maladie qui le rend prompt à se briser comme du cristal. Et encore moins une femme.

— Vous la confondez, Père.

— Non. Ton regard t’a trahi. Et je suis certain que c’est elle qui vidait ton armoire.

Caeso pose sa main valide sur la table en bois précieux de la salle du Conseil. Une perle de sueur roule sur sa tempe. Son père sait. Et quand il sait, il ne lâche pas le morceau.

— Je t’ai laissé droguer ma garde pour voir jusqu’où tu irais. Quel était ton but ?

Un ricanement nerveux échappe à Caeso. Comme toujours, son père a un coup d’avance. Il a cru agir dans son dos, mais personne ne dupe Septimus – et surtout pas son fils.

— Elle est une plébéienne, insiste malgré tout l’héritier.

— Il suffit, gronde-t-il. Elle est une Noctis. Elle t’a séduit et manipulé comme un idiot. Elle a volé tes sérums pour te priver de soins.

Sa voix fait trembler les lieux comme le tonnerre. Caeso est au pied du mur. Contrarier son père ne fera que mettre en danger Delta, bien plus encore que s’il reconnaît son appartenance aux Noctis. Il doit la jouer fine, déplacer avec intelligence les pions sur le damier qui semble s’être érigé entre lui et son père.

— Vous m’avez enseigné qu’il fallait étudier ses ennemis. Comment pourrais-je mieux l’étudier qu’en l’apprivoisant contre quelques sérums ?

Son père hausse un sourcil, l’air intéressé.

Manipuler. Une science que Caeso a de naissance.

— Alors ce n’était pas un fantasme ? Le goût de l’interdit ?

Septimus a lui-même connu cette soif de transgresser les règles. Il peut aisément comprendre à quel point capturer quelque chose d’insaisissable est excitant. Ne l’a-t-il pas fait lui-même à vingt ans ? Capturer une merveille interdite et désirer ne l’avoir que pour lui ?

— Je ne suis pas un adolescent soumis à ses pulsions. Je voulais l’approcher pour comprendre et qu’elle me donne des informations.

Ces mots sont comme du miel pour Septimus. Son fils est bien plus intelligent qu’il ne l’aurait pensé. Apprivoiser l’ennemi pour l’entraîner dans la confidence : il n’y aurait même pas songé, préférant la torture, et donc voir les visages des Noctis se déformer sous la douleur.

— Et tu as eu des informations ? demande son père avec avidité.

— Oui. J’ai plus avancé en quelques semaines que vos troupes d’Aigles en plusieurs décennies. Celle que je vous ai confiée, concernant les oiseaux de nuit, vient d’elle.

— J’imagine que tu as un plan pour détruire nos ennemis ?

Un sourire vient étirer les lèvres de Caeso. Parfaitement, il a un plan.


– CHAPITRE 1 –

Je suis condamnée à mort. Septimus va me faire exécuter sous les yeux de Caeso et de tous ceux que j’ai aimés malgré tout. Alpha. May. Mer. Bleu. Et… Zaley. On va me traîner au milieu du cirque, sur le sable brûlant… L’idée d’être déchiquetée donne un goût métallique à ma salive, comme si du sang envahissait ma bouche.

L’acidité prend naissance dans mon estomac et remonte pour se déverser sur ma langue. J’ai envie de vomir, mon ventre se contracte douloureusement. La brume de mon esprit se dissipe doucement. Je plisse les paupières.

— Allez, tu peux te réveiller. Vas-y, souffle une voix féminine.

Mes sourcils se froncent. Son timbre est doux. Est-ce une geôlière comme lorsque j’étais dans ma cellule ? Y suis-je retournée ? Les questions s’amoncellent et deviennent un bruit assourdissant dans mes oreilles, comme les hurlements de la foule au cirque. La foule… Je n’entends pas les autres prisonniers.

Je me concentre : ma tête ne repose pas sur quelque chose de dur. Non, le bout de mes doigts caresse la surface moelleuse, mes narines se dilatent quand les fragrances fleuries se dévoilent. Je sors du brouillard, analyse chaque indice.

C’est un lit. Comme celui de Caeso.

Mes lèvres se pressent, mon coeur se serre. Vais-je ouvrir les yeux et le voir ? Je voudrais qu’il soit là, seulement pour comprendre. Pour ne plus avoir la peur qui me tenaille. Une douleur pulse au creux de mes côtes, là où notre dirigeant a appuyé comme une bête décidée à me broyer. A-t-il réellement réussi à me blesser ? Est-ce la terreur qui me broie les os ? À moins que mon coeur en souffrance ne cherche à briser sa cage.

— Ouvre les yeux.

Encore cette voix. À la fois sèche et un rien inquiète. Et une main délicieusement chaude se glisse dans ma paume glacée. Par instinct, je referme mes doigts dessus, projetant mon esprit au bord du vide, là où le mur du Nid est effondré. Le vent frais du soir balaye mes boucles, je fixe la main d’Epsilon et je l’entends me dire : « À demain ».

Elle se jetait toujours dans le vide sans hésiter. Elle affrontait ses peurs. J’ignore qui me tient la main comme elle, mais je dois m’envoler. Il faut que j’ouvre les yeux, je ne peux plus fuir dans mon esprit. Si je dois être condamnée, il faut que je trouve le moyen de m’échapper. Je dois combattre mon corps qui semble se transformer en plomb et m’enfonce dans le lit jusqu’à ce que je sois engloutie, incapable de respirer.

J’ai besoin d’air. Vite !

D’un mouvement brusque, mon buste se soulève et mes yeux s’ouvrent. J’inspire, comme si j’étais sur le point de me noyer. Je prends de grandes goulées d’air, les yeux paniqués dont les prunelles ne savent où se poser. Mon regard valse d’un éclat de mosaïque vert, à l’angle d’une commode blanche et dorée, avant que la main qui me tient ne presse encore ma paume. Ce simple geste invite mes yeux à se concentrer sur elle. Je regarde le poignet ivoire, chargé de bracelets, incertaine d’avoir la force de lever la tête pour découvrir qui a eu le même réflexe que mon amie face à ma perdition.

— C’est bien, tu as réussi, me félicite-t-elle malgré un ton hautain.

Les vertiges s’apaisent, je soupire. Je dois comprendre ma situation. Je relève la tête, le pouls encore trop rapide. Des émeraudes pétillantes me sondent, non sans me rappeler les iris d’Epsilon. Le souvenir de mon amie vient carboniser mon coeur. Tentant d’ignorer la brûlure qui se répand en moi, je découvre la beauté surnaturelle d’une femme aux ondulations flamboyantes caressant ses hanches rondes et sa poitrine opulente, offerte par le décolleté d’une robe plus outrancière que celle choisie par Caeso. Instinctivement, ma main se porte au noeud que j’ai sous le sein, réalisé par l’héritier lui-même. Je peux encore sentir ses doigts frôler ma poitrine, cette chaleur crépitante entre nous. Un soupir de soulagement m’échappe : on ne m’a pas changée pendant que j’étais inconsciente.

— Joli noeud. Ce n’est pas celui de Septimus, constate-t-elle en retroussant son petit nez.

Quelques taches de rousseur le constellent. Je tente de ravaler une salive absente pour me donner de la contenance.

— Non… Où est-ce que nous sommes ?

Tremblante, je froisse le cordon soyeux entre la pulpe de mes doigts. Elle contourne le lit, se pose avec grâce sur le matelas, l’enfonçant légèrement.

Je suis l’objet d’une analyse dérangeante glissant sur mes courbes pratiquement inexistantes. Ses sourcils se froncent. Il y a tant de choses que je voudrais lui demander. Mais tout reste emprisonné dans ma poitrine, cerclé par la certitude que je ne dois pas trop en dire ni poser des questions stupides.

— C’est la première fois que je vois une femme être amenée ici en étant inconsciente…

— Ça ne me dit pas je suis !

Je me mordille la lèvre inférieure, triture la couverture aux broderies d’or entre mes doigts abîmés. Même si cette personne ne semble pas hostile ou prompte à me traîner jusqu’au cirque pour me faire dévorer, quelque chose ne tourne pas rond. Cette pièce sans fenêtre m’oppresse. Je ne vois aucun moyen de fuir, j’ai le sentiment d’être bel et bien dans une cellule – à l’exception que celle-ci est richement meublée. L’angoisse m’étreint plus fort. Elle me presse de ses bras immenses et de son voile noir. J’avale encore l’air à grandes inhalations, la bouche ouverte, comme si la refermer signifiait s’étouffer.

— As-tu déjà entendu parler du harem de Septimus ? minaude-t-elle en saisissant mes cheveux.

Mon sang pulse plus fort, fait palpiter ma tempe. Je ne dois ni défaillir, ni montrer de signe de faiblesse. Mon ignorance est déjà bien suffisante.

— Des rumeurs.

Parfaitement. Des rumeurs entendues un nombre incalculable de fois par Alpha, qui avait peur qu’on m’y traîne de force. Je lui riais au nez : pour moi, ce n’était qu’un fantasme transmis entre les hommes. Mais, aujourd’hui, je n’ai plus envie de rire. La personne en face de moi affiche une drôle d’expression. J’ai le sentiment de la choquer autant que je l’apitoie. Et je n’aime pas ça. Je ne veux pas de la pitié. Je veux seulement des réponses.

— Tu es, manifestement, la onzième jeune femme que notre Consul adoré a choisi comme maîtresse…

— Non. Septimus ne m’a pas choisie, c’est impossible, affirmé-je rudement.

— Je t’accorde que tu n’es pas dans ses critères ordinaires. Tu as sans doute un talent caché ? se moque-t-elle. Tu es squelettique… et tes cheveux sont plus secs que de la paille.

Soudain, une bouffée brûlante remonte de mes entrailles jusque dans ma gorge. Ma main tremble, ma mâchoire se serre jusqu’à me faire mal. Sa voix haut perchée, sûrement héritée d’une vie de patricienne, m’agace. Et sa façon de critiquer quelque chose d’aussi futile que mes cheveux me laisse penser qu’elle n’a jamais connu un réel manque dans sa vie. Elle n’a jamais dû souffrir de la faim ou d’une absence de soins. Je me dégage de sa main qui tient ma mèche.

— Non. Je n’ai aucun talent. Je ne suis qu’une plébéienne, mens-je sans sourciller.

— Une plébéienne…

Elle s’éloigne, peut-être a-t-elle peur que je lui refile de la vermine. Les yeux vides, perdus dans cette nouvelle réalité, ce nouveau monde que je dois braver, j’agrippe une sorte de bandage à mon poignet. Il est imbibé d’un liquide à l’odeur reconnaissable : un cicatrisant puissant et rapide pour les plaies de surface. Je le vois sans vraiment le voir. Lentement, je le triture. Ça m’occupe, me permet de penser à autre chose que tous ces gens à qui j’ai été arrachée sur cette place de tournage.

Un an, jour pour jour, après que je suis devenue une Noctis. Est-ce que chaque année, ça se reproduira ? Est-ce qu’il y aura toujours quelqu’un pour surgir et me voler à ceux que j’aime ?

Un chant d’oiseau s’élève, résonne depuis le couloir.

Il doit y avoir une sortie !

Je suis prête à courir pour voir l’animal libre s’envoler. S’il existe un espoir, il est dans cet accès vers le ciel, vers la liberté. Alors, je lutte pour me lever. Un léger vertige me fait vaciller. Je me retiens aux meubles, cogne dans les murs, titubante. Je me précipite comme je peux à l’extérieur de la pièce. Une coursive percée de colonnes blanches donne sur une végétation luxuriante. J’évite les silhouettes qui quittent un jardin extraordinaire. Mon coeur palpite plus fort, je cours jusqu’à la fontaine centrale et lève les yeux au ciel. Il est bleu. Bleu et artificiel. Ce n’est qu’un plafond peint.

— Qu’est-ce que tu fais ? s’égosille la geôlière dans mon dos.

— Où est l’oiseau ?

Une question simple, devenue vitale. J’ai besoin de savoir qu’on ne m’a pas coupé les ailes, que rien n’est aussi irréversible que l’entrée dans l’Ordre des Noctis.

— C’est une mélodie diffusée par Octavia, la Favorite. Il n’y a pas d’oiseau.

Elle ne prend pas de plaisir à me l’annoncer. Elle a presque l’air navrée pour moi. Pas d’oiseaux. Pas de liberté. Mes jambes tremblent, mes doigts se mettent à pianoter dans le vide, comme lorsque j’étais prisonnière chez mon bourreau, quand j’étais privée de toutes possibilités de m’échapper. Un réflexe de mon corps que je croyais enterré.

— Ce chant indique l’heure du bain. Je vais t’y conduire, appuie-t-elle en saisissant mon bras.

— Non !

Je ne veux pas qu’une maîtresse de Septimus, souillée par le stupre de notre dirigeant, me touche. Je refuse d’appartenir à ce harem, et plus encore d’être la chose de notre Consul. Alpha aurait eu le courage de m’ôter la vie avant que ce monstre ne me touche. Et je sais que c’est ce qu’il attendrait de moi.

Mais alors, que deviendrait May ?

Si je disparais, elle mourra. Et ça, plus encore que ma propre fin, ce n’est pas acceptable. Je serre les poings, mue par ce sourire qu’elle seule sait me faire, le souvenir de son joli dessin à jamais gravé dans mes rétines.

— Je dois voir le Consul.

— Tu le verras, si tu respectes nos règles, promet-elle d’un ton doucereux.

— Si je respecte vos stupides règles, quand le verrais-je ? persiflé-je.

— Dès demain matin.

Demain matin.

Je dois me plier, accepter. Pour May et la garantie que le prix de ma liberté vaudra son insuline. Je la suis, la tête basse. À quoi ressemble un bain ? Est-ce des douches alignées sur un mur, comme au Nid ? L’eau éternellement froide et le carrelage défoncé me manquent soudain. Je me rassure, comme toujours, en serrant mes mains autour de mes biceps, m’étreins et m’imagine qu’Alpha m’accompagne dans cette épreuve.

Enfermée.

À la merci d’un être abject qu’elles doivent aduler.

— Tu aimes Septimus ? me hasardé-je.

Nous arrivons au bout de la coursive. Sa paume se pose sur une porte de bois turquoise aux motifs feuillus dorés. Un rire tonitruant la secoue. Qu’ai-je pu dire de si drôle ?

— Qui n’est pas en adoration devant notre Consul ? Nous l’aimons toutes !

Elle me donne la nausée. Comment aimer un monstre ? Une abomination nuisible pour l’humanité ? Mon dégoût profond ne doit pas marquer mes traits. Chaque faux pas peut être une raison de me priver d’une audience. Après tout, elle a bien dit que je devais respecter les règles pour pouvoir le voir demain matin. J’imagine que si je montre à quel point elles m’écoeurent, ça sera perçu comme une petite rébellion.

Les portes s’ouvrent et nous pénétrons dans une grande salle, faite de la même pierre que tout le sol de ce palais. Du marbre, sans doute. Il est immaculé, les colonnades sont habillées de plantes grimpantes. Nous savons faire vivre les végétaux alors que le soleil est absent. Du moins, cette technologie hors de prix est réservée aux plus riches. Dans leur quartier, les plantes habillent rues et jardins, alors que seuls quelques parcs en bénéficient pour la distraction du peuple.

Encore une fois, il n’y a aucune fenêtre. Sous le jugement des plus belles créatures de l’île, je me rince avec un jet tiède. Chez les Noctis, j’ai appris à oublier ma pudeur face aux femmes. D’abord surprise que ce ne soit pas de l’eau froide, je découvre le pouvoir d’une eau chaude sur les muscles contractés et savoure. L’eau ruisselle sur les hématomes qui couvrent mon buste.

Sous mes cils, j’observe le bassin au centre de la pièce. Des pétales de fleurs flottent paresseusement sur une eau laiteuse qui abrite une faune plantureuse.

— Rejoins-nous, ordonne une voix haut perchée.

Mes ongles meurtrissent mes paumes. Recevoir des directives de la part d’un autre qu’Omega réveille mes envies de m’envoler et de ne pas respecter les règles. Mais ce serait irresponsable. En conséquence, j’entre docilement dans cet étrange mélange chaud. Je discerne une odeur de lait : les riches ont décidément des habitudes qui me dépassent. Pourquoi gaspiller ce breuvage précieux dans un bassin aussi grand ?

— Septimus aime les chats des rues ? s’étonne l’une d’elle.

Sa remarque déclenche quelques rires mesquins. Je fixe le pétale d’une rose au parme tendre, évite les prunelles acérées de cette élite. Un frisson de dégoût hérisse mon échine, une chair de poule incontrôlable : que va faire notre Consul de moi ?

— Elle n’est pas ici pour Septimus.

C’est la même voix que celle qui m’a invitée à rentrer. Mon regard flotte sur l’eau troublée de lait, jusqu’à rencontrer une peau blanche et des yeux vert pâle troublants. Ses boucles blondes sont retenues au-dessus de sa tête. Ses ridules au coin des yeux en disent long sur son ancienneté ici.

— Octavia, si elle n’est pas là pour Septimus, alors pour qui ? piaille ma geôlière.

Elle m’arrache la question des lèvres. Chaque seconde qui s’égrène avant la réponse fatidique est un supplice. Demeurer stoïque, détachée de cette réalité, est d’une difficulté bien plus grande que celle de se jeter dans le vide. Mon coeur tambourine de la même façon, mais l’adrénaline est décuplée car, contrairement à lorsque je saute volontairement d’un immeuble, j’ai ici la certitude que le terme de ma chute sera douloureux, sinon fatal.

— Retire ton bandage.

La belle Octavia n’hésite pas. Ses mots sont pesés, choisis, et son ordre ne doit pas être innocent. Ils m’offrent la conviction que ce que je vais découvrir sous la gaze va tout bouleverser. Ma main fourmille, tremble, prise en étau entre l’appréhension et la curiosité. Entre le désir de comprendre et la peur. Elles se rapprochent toutes, m’étouffent pour voir ce que mon poignet va révéler, jusqu’à m’entraîner vers une suffocation.

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